Voilà comment ça se passe, en vrai. Vous arrivez dans un S à la vitesse où le kart commence à danser, vous avez repéré le point de corde du premier virage, vous braquez… et là, le kart refuse de tourner. Ou pire, il part en survirage et vous passez le reste du tour à rattraper un tête-à-queue qui n'est jamais arrivé.
Le virage en S en karting, ce n'est pas deux virages séparés par une ligne droite. C'est un seul problème à deux inconnues. Et la plupart des pilotes, même ceux qui ont quelques saisons derrière eux, le traitent comme deux problèmes distincts. C'est leur première erreur.
J'ai passé des années à regarder des chronos s'effondrer dans les chicanes, à tester des réglages et des trajectoires sur des circuits que je connais par cœur. Voici ce que j'ai appris, souvent à mes dépens.
Pourquoi le S est le virage qui décide de tout
Le S n'est pas un virage comme les autres. Dans un virage simple, vous sacrifiez l'entrée pour la sortie, ou l'inverse, et vous vivez avec. Dans un enchaînement de deux courbes opposées, le point de corde du premier virage conditionne physiquement l'entrée du second.
Un S se négocie comme une seule entité : la sortie du premier virage EST l'entrée du deuxième. Si vous ratez votre corde à la première courbe, vous n'avez aucune chance de bien placer le kart pour la seconde. Vous entrez dans le deuxième virage avec un angle faux, une vitesse trop élevée ou une voiture mal équilibrée. Et là, deux options : vous levez le pied et vous perdez trois dixièmes, ou vous insistez et vous finissez dans le vibreur extérieur.
Le calcul est simple : un S bien négocié vous fait gagner bien plus qu'un virage simple bien négocié. Parce que l'erreur se propage.
La règle d'or : une seule corde, pas deux
C'est le point que je vois le moins appliqué sur les circuits, et c'est pourtant le cœur du sujet.
Dans un S, vous ne cherchez pas à toucher les deux cordes. Vous cherchez à toucher la première corde le plus tard possible, pour ouvrir la trajectoire vers la seconde.
Prenons un exemple concret, un S serré sur un circuit que je connais bien. La première courbe se prend à gauche, la seconde à droite. Si vous visez la corde de la première courbe trop tôt, vous sortez large sur la gauche, et vous arrivez sur la deuxième courbe avec le kart qui pointe vers l'extérieur. Résultat : vous braquez sec, le kart sous-vire, vous perdez la trajectoire et le moteur s'étrangle dans la relance.
La bonne approche : retarder votre point de corde sur la première courbe. Vous laissez le kart aller un peu plus loin sur la piste, vous touchez la corde plus tard, et vous laissez la voiture "retomber" naturellement vers l'extérieur de la piste pour aborder la seconde courbe avec un angle propre.
C'est contre-intuitif. On a tous appris la règle extérieur-intérieur-extérieur pour un virage simple. Dans un S, cette règle s'applique… à l'ensemble de la chicane. L'extérieur avant le S, l'intérieur de la première corde, puis l'extérieur entre les deux courbes, l'intérieur de la seconde corde, et l'extérieur à la sortie.
Le résultat ? Vous ne touchez qu'une seule corde de manière agressive. L'autre, vous la frôlez, ou vous ne la touchez pas du tout si le S est rapide.
Un point sur les S rapides vs les S lents
C'est une distinction que je fais après des années de pratique, et elle change tout à l'approche.
Dans un S lent (une chicane serrée, prise en seconde ou en troisième vitesse sur un circuit de club), vous privilégiez la sortie. La vitesse de relance dans la ligne droite qui suit est ce qui compte. Vous sacrifiez l'entrée de la chicane, vous freinez tôt, et vous vous concentrez sur une sortie propre et puissante.
Dans un S rapide (un enchaînement pris quasiment à fond, en quatrième ou cinquième), vous privilégiez l'entrée. Vous gardez le kart stable, vous ne freinez pas ou si peu, et vous laissez la voiture "couler" à travers les deux courbes avec un minimum de correction de trajectoire.
Le point de corde unique, expliqué simplement
Pour visualiser, pensez à un entonnoir. Vous voulez que le kart passe par le col de l'entonnoir à la première corde, puis se déploie vers l'extérieur pour la seconde. Si vous essayez de passer par les deux côtés de l'entonnoir en même temps, vous restez coincé au milieu.
Le freinage en appui : la technique qui change tout
Bon, parlons du freinage. Dans un S, le freinage n'est pas un événement qui se termine avant la première courbe. Il se prolonge souvent dans le début de la courbe. C'est ce qu'on appelle le freinage en trail.
Le principe : vous commencez à freiner en ligne droite, puis vous relâchez progressivement la pression sur la pédale tout en braquant. Le transfert de masse vers l'avant maintient l'adhérence des roues avant, et le kart tourne mieux.
Concrètement, dans un S :
- Vous freinez fort en ligne droite.
- Vous commencez à braquer vers la première corde.
- Vous relâchez le frein progressivement, sans le lâcher d'un coup.
- Le kart pivote, la charge se déplace sur l'avant, et il s'inscrit dans la première courbe.
J'ai testé cette approche sur un circuit où je butais sur un S gauche-droite depuis des mois. Mon temps passait de 1'08"2 à 1'07"4 en une seule séance. La différence ne venait pas d'un meilleur freinage, mais d'un freinage mieux réparti.
La mauvaise habitude, c'est de finir son freinage avant de braquer. Dans un S, c'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Vous braquez, le kart est déjà en appui, et vous relâchez le frein en douceur.
Le regard : visez la deuxième corde avant d'atteindre la première
C'est peut-être le conseil le plus simple à appliquer, et celui qui transforme le plus rapidement un pilotage hésitant en pilotage fluide.
Dès que vous entrez dans le S, votre regard doit déjà être sur la deuxième corde. Pas sur la première, pas sur le vibreur devant vous, pas sur le kart de devant. La deuxième corde.
Pourquoi ? Parce que votre corps et vos mains suivent votre regard. Si vous regardez la première corde, vous allez braquer trop tôt et trop fort, et vous allez devoir corriger pour la seconde. Si vous regardez la seconde corde, votre cerveau prépare la trajectoire complète, et vos mains font les micro-corrections nécessaires sans que vous ayez à y penser.
C'est un peu mystique comme explication, mais je vous assure que ça fonctionne. J'ai vu des pilotes débutants gagner une seconde au tour simplement en changeant leur point de regard dans une chicane.
Le regard, c'est aussi ce qui vous permet d'anticiper les réactions du kart. Vous sentez le survirage arriver avant qu'il ne se manifeste, parce que votre œil est déjà sur la sortie, et vous ajustez le volant en conséquence.
Les trois erreurs qui ruinent un S
Après des années à observer des pilotes de tous niveaux, je peux affirmer que 90 % des erreurs dans un S se répartissent en trois catégories.
Erreur n°1 : braquer trop tôt sur la première courbe
C'est l'erreur la plus répandue. On veut "attraper" la corde, on braque trop tôt, et on se retrouve avec un kart qui pointe vers l'intérieur de la piste avant même d'avoir atteint le point de corde. Résultat : on doit contre-braquer ou lever le pied, et la trajectoire est compromise.
La solution : retarder le point de braquage. Le kart a besoin d'espace pour tourner. Laissez-le aller un peu plus loin, braquez plus tard, et vous verrez que la première corde se présente naturellement.
Erreur n°2 : freiner en pleine courbe
C'est le classique. On arrive trop vite, on panique, et on freine pendant que le kart est incliné. Le transfert de masse vers l'avant fait perdre l'adhérence de l'arrière, et le kart part en survirage. Ou pire, il se dérobe et vous partez tout droit.
La règle est simple : tout le freinage doit être terminé avant le point de corde. Une fois que vous braquez, le frein ne sert plus qu'à ajuster la trajectoire, avec une pression très légère.
Erreur n°3 : penser que le S se termine à la sortie de la première courbe
Le S est un ensemble. La sortie de la première courbe n'est pas une fin, c'est un point de passage. Si vous vous relâchez après la première corde, vous arrivez sur la seconde avec une vitesse trop élevée ou une mauvaise position.
Il faut garder le kart en appui, le regard sur la seconde corde, et la main gauche (ou droite, selon le sens du S) prête à corriger.
Faut-il lever le pied dans un S ?
Question que je reçois souvent, et la réponse est : rarement. Dans un S rapide, si la trajectoire est propre, vous pouvez traverser la chicane pied au plancher, ou presque. Dans un S lent, vous serez obligé de freiner, mais l'objectif est de rouler le plus tôt possible après la première corde.
La vitesse dans un S n'est pas une question de courage, c'est une question de trajectoire. Si votre kart est bien placé, s'il est stable et que le regard est correct, la vitesse vient naturellement.
Points clés à retenir
Points clés à retenir
- Un S se négocie comme une seule entité, pas comme deux virages séparés. La sortie du premier virage conditionne l'entrée du second.
- Visez une seule corde de manière agressive. L'autre, vous la frôlez ou vous ne la touchez pas.
- Le freinage en appui (trail braking) permet de maintenir l'adhérence avant et de faire pivoter le kart dans la première courbe.
- Le regard doit viser la deuxième corde dès l'entrée du S. Le corps suit le regard.
- Braquer trop tôt est l'erreur la plus coûteuse. Retardez le point de braquage.
- Dans un S lent, privilégiez la sortie. Dans un S rapide, privilégiez l'entrée.
S'adapter selon son kart
Le type de kart que vous pilotez change radicalement votre approche d'un S.
J'ai fait mes premières armes en location, et j'ai eu la chance de passer en compétition quelques années plus tard. La première fois que j'ai attaqué un S avec un 2 temps, j'ai cru que le kart allait me glisser des mains. La différence de comportement est énorme, et les habitudes prises en location ne sont pas toujours transposables.
Comment travailler son S à froid
Le problème du S, c'est qu'il est difficile à travailler sans circuit. Mais il y a des exercices qui fonctionnent.
Le huit, ou le circuit en forme de huit : c'est l'exercice de base pour travailler les enchaînements de virages dans les deux sens. Vous placez deux plots ou deux cônes à quelques mètres l'un de l'autre, et vous tracez un huit autour d'eux. L'objectif est de garder une trajectoire fluide, sans à-coups, et de varier la vitesse pour travailler le freinage en appui. Le slalom élargi : placez des plots en ligne, mais espacés de manière irrégulière. Vous travaillez le regard (il faut toujours viser le plot suivant, pas celui devant vous) et la fluidité des gestes. La marche à pied : c'est l'exercice le plus sous-estimé. Parcourez le circuit à pied, repérez les points de corde, les zones de freinage, les sorties. Visualisez votre trajectoire dans le S. Cette préparation mentale vaut des heures de roulage, surtout sur un circuit que vous ne connaissez pas.Le S et la psychologie du pilote
Ce n'est pas un détail, c'est central. Un S est un test psychologique. Il exige de la patience (retarder le braquage), de la confiance (freiner en appui) et de la discipline (garder le regard sur la seconde corde).
Quand j'étais plus jeune, je détestais les S. J'avais l'impression qu'ils me trahissaient, que je n'arrivais jamais à trouver le bon rythme. Puis j'ai compris que le problème n'était pas technique, il était mental. Je voulais que la trajectoire soit parfaite dès la première courbe, et je braquais trop tôt par peur de manquer la corde.
Une fois que j'ai accepté de laisser le kart travailler, de lui faire confiance et de guider plutôt que forcer, mes chronos ont chuté. Le S est devenu l'un de mes passages préférés, celui où je gagne le plus de temps sur mes adversaires.
Une dernière chose sur la trajectoire
J'aimerais revenir sur un point que j'ai mentionné plus tôt, car il mérite d'être approfondi. La trajectoire idéale dans un S n'est pas une ligne brisée avec des angles nets. C'est une courbe continue, un arc de cercle qui englobe les deux virages.
Pour la visualiser, imaginez que le S n'existe pas. Imaginez une seule grande courbe qui vous emmène de l'extérieur avant la chicane à l'extérieur après la chicane, en passant par les deux cordes. C'est cette ligne imaginaire que vous devez suivre.
Elle passe par la première corde, puis s'incurve vers l'extérieur au milieu du S, puis revient vers la seconde corde, et ressort vers l'extérieur. Le kart n'est jamais "droit", jamais dans une ligne qui serait la tangente à la trajectoire. Il est toujours en appui, toujours en train de tourner, même légèrement.
Cette approche, c'est ce qui différencie un pilote qui traverse les S d'un pilote qui les subit. Le premier trace, le second corrige.
Alors la prochaine fois que vous arriverez sur un S, posez-vous une seule question : quelle est la courbe unique que je veux tracer à travers ces deux virages ? Et laissez le kart la dessiner pour vous.